J’ai visité Goiania en 1937. Une plaine sans fin, qui tenait du terrain vague et du champ de bataille, hérissée de poteaux électriques et de piquets d’arpentage, laissait apercevoir une centaine de maisons neuves dispersées aux quatre coins de l’horizon. La plus importante était l’hôtel, parallélépipède en ciment, qui, au milieu de cette platitude, évoquait une aérogare ou un fortin ; on lui eût volontiers appliqué l’expression « bastion de la civilisation » dans un sens, non plus figuré mais direct, qui prenait de cet usage une valeur singulièrement ironique. Car rien ne pouvait être aussi barbare, aussi inhumain, que cette emprise sur le désert. Cette bâtisse sans grâce était le contraire de Goyaz ; nulle histoire, nulle durée, nulle habitude n’en avait saturé le vide ou adouci la raideur ; on s’y sentait, comme dans une gare ou dans un hôpital, toujours passager et jamais résident. Seule la crainte d’un cataclysme pouvait justifier cette casemate. Il s’en était produit un en effet, dont le silence et l’immobilité régnants prolongeaient la menace. Cadmus, le civilisateur, avait semé les dents du dragon. Sur une terre écorchée et brûlée par le souffle du monstre, on attendait de voir pousser des hommes.